Le téléphone me suit partout

+10 ans

Avez-vous déjà épousé une geek ? Un peu jalouse de surcroît. Il y a 10 ans, cela ne vous aurait posé aucun problème mais aujourd’hui… Voici une petite histoire qui l’est arrivée avec la mienne.

J’adore les magasins de jouets. A Paris, je suis plutôt bien loti. Flâner au milieu des étalages m’apporte autant de satisfaction que de parcourir les rayons de livres dans une librairie. Les jeux créatifs et si possible sans courant ni piles excepté le train électrique. J’aimerais tellement disposer d’une pièce à cet effet, juste des jouets. Mes enfants seraient sans doute enchanté, ma femme beaucoup moins à l’idée d’une pièce qu’on ne range jamais.

Néanmoins, il y a quelques temps de cela, elle m’a fait découvrir une application Smartphone qui recense les magasins de jouets et leur spécialités partout dans Paris. J’appuie sur un bouton et le magasin le plus proche apparait. C’est un outil précieux. Une fois qu’on a accepté d’être géolocalisé, c’est presque un itinéraire digne de Charlie et la Chocolaterie qui surgit sur l’écran.

J’ai commencé à m’en servir beaucoup au début et je devais être l’un des premiers car les mises à jour ont été nombreuses. J’ai cru deviner que l’appréciation de chaque magasin était proportionnelle au temps que j’y flânais. Le noël qui suivit en fut grandement facilité. Je n’eus plus qu’à revenir sur mes pas même si les rayons changent beaucoup à Noël. Les jouets veulent plaire rapidement, il y a moins de jouets qui rebutent un peu mais picotent l’esprit sur la durée.

Ma femme a toujours trouvé cette passion un peu puérile. Elle est plus pragmatique que moi. C’est pour ça que je fus plutôt surpris le jour où elle me montra l’application. Quoi qu’il en soit, je ne suis pas le seul à partager ce goût des jouets. Du moins, c’est ce que je crois. Les amis à qui j’ai montré l’application l’ont pour la plupart installé sur leur téléphone.

Ca doit faire deux ans maintenant que je m’en sers. Il n’y a plus trop d’améliorations maintenant même si j’aimerais récupérer les données que le programme manipule pour dessiner une carte de Paris. Certains magasins ont fermé, d’autres ont ouvert.

J’ai compris il y a quelques jours que l’application conservait beaucoup d’information et pas seulement sur moi. Voici quelques dialogues qui furent une totale surprise pour moi :

  • Elle : Ta journée a été bonne ?
  • Moi : Oui, pas trop mal.
  • Elle : Qu’as tu fait de beau ?
  • Moi : Journée normale au bureau et petite visite habituelle dans un magasin de jouets.
  • Elle : Habituelle ?
  • Moi : Oui, habituelle. Je retourne souvent dans ce magasin, il est passionnant.
  • Elle : Passionnant ?
  • Moi : Celui qui le tient est passionnant.
  • Elle : Pourquoi ?
  • Moi : Je t’y ai emmené une fois, il connaît ses jouets !
  • Elle : Le magasin n’est pourtant pas si grand.
  • Moi : Mais le type est fascinant.
  • Elle : Ah…
  • Moi : Quoi ah ?
  • Elle : Il était seul ?
  • Moi : Oui, sa femme n’etait pas là si c’est ce que tu veux dire.
  • Elle : Et les clients ?
  • Moi : Il y avait des clients, j’ai même croisé Mathilde.
  • Elle : Mathilde ?
  • Moi : Oui, tu sais, ma collègue. Elle est fan de jouets.
  • Elle : Oui, je sais.

Sur le moment, cette dernière réplique ne m’avait pas paru, comment dire, inquiétante. Mais le ton qu’elle avait utilisé est revenu hanté ma nuit. Elle savait. Elle savait quoi au juste ? Elle savait que j’ai croisé Mathilde dans le magasin, elle savait…

Une discussion similaire suivit quelques jours plus tard, j’avais accompagné Mathilde encore dans un autre magasin. Une autre plus suspicieuse avait eu pour sujet une soirée entre collègue. J’avais appelé pour dire que je rentrais ce que j’avais fait avec une heure de retard à cause d’une discussion sur le perron de ma société avec Mathilde entre autres.

Voilà mes dernières disputes avec ma femme. Je ne sais pas quelle intuition féminine ma femme avait développée, elle semblait pourtant toujours me cueillir dès que je croisais Mathilde. Je commençais à me demander si elle me m’espionnait pas.

J’évitais aussi discrètement que possible de croiser Mathilde en dehors du boulot. Ma femme, je ne sais comment, le savait aussi. Néanmoins, il m’était difficile de ne pas trouver d’explications rationnelles à cette manifestation d’intuition féminine ou de jalousie diaboliquement précise. Ma femme est geek, pas medium. Toute sa magie s’exprime au bout de ses dix doigts.

Quelques mois plus tard, elle réussit à me surprendre en m’offrant un jouet qui provenait d’un magasin dans lequel je n’étais jamais allé. A Paris, la probabilité est très faible ! J’ai une femme formidable. Et j’ai fini par oublier d’éviter Mathilde qui étrangement a réussi à se retrouver plusieurs fois sur mon chemin, par inadvertance bien sûr.

Quelques semaines plus tard, j’entrais dans un magasin de jouets plutôt éloigné de mes habitudes. Je flânais, toujours dans le même sens, en terminant par la tranche 6-8 ans, ma préférée. Et elle était là. Ma femme était là. Il y a eu un grand blanc. J’avais l’impression d’avoir été surpris dans mon intimité. Je ne pensais pas trop à sourire. Et elle ne m’y encourageais pas. Visiblement, sa première motivation n’était pas de me faire une bonne surprise ou alors sa préméditation s’arrêtait au fait de m’attraper sans suite particulièrement romantique ou culinaire.

Les coïncidences s’accumulaient au point de clouer le bec du hasard. Aussi loin que ma mémoire puisse remonter, ma femme était geek et non sorcière et aucun gène analogique ne se promenait sur aucune branche de sa famille. Il fallait donc qu’il y eut un bug dans le mouchoir. J’adorais cette expression même si elle préférait la mouche collée au téléphone.

  • Moi : Ah ah quelle bonne surprise ?

Ma femme ne répondit pas tant mon air déconfit disait le contraire. Le sien me disait que j’allais prendre une leçon sans trop savoir laquelle car elle prit la direction d’un restaurant. J’en viens à me demander si la bêtise ne venait pas de son côté. L’entrée et le plat de résistance défilèrent dans un brin de tension. Elle hésitait. Puis elle me demanda de lui envoyer un texto avec le lieu où je me trouvais et une autre pour dire que j’étais au musée. Elle sortit son téléphone et me montra deux messages. Le premier disait c’est vrai et le second il ment.

Mais quelle surprise ma femme m’espionne ! Et c’est là que j’ai tout compris avec ses explications tout de même. L’application Facebook qu’elle avait conçue lui renvoyait ma position à chaque instant puis elle avait ajouté cette petite fonctionnalité qui lui disait tendrement mes mensonges les plus flagrants. Et quant à sa motivation, il paraît que c’était pour notre futur enfant. Il était difficile de lui quelque chose à présent, ni mécontentement, ni ressentiment.

Cela dit, ma femme a modifié l’application. Au bout de trois textos sans réponses. Le mouchard repart. Le téléphone répond tout seul en quelque sorte.